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Quand les sciences humaines se penchent sur le vin par Thomas Gueller
À force de regarder le marché du vin par le bout de notre réfractomètre, il arrive que l’on oublie l’environnement dans le lequel évolue la consommation de vins. Un sociologue, un géographe et une psychologue nous confient leur vision. “Mes recherches n’ont pas pour problématique centrale l’optimisation du profit, mais les résultats auxquels je parviens me paraissent exploitables soit directement par les domaines et entreprises vitivinicoles soit tout au moins utiles comme éléments d’un diagnostic préalable aux choix fondamentaux d’investissements”. Ce préambule énoncé par Jacques Maby, directeur du département de géographie à l’Université d’Avignon lors d’une conférence effectuée à Santiago de Chile peut s’appliquer aux interventions des trois chercheurs cités ci-après. Aucun ne prétend offrir de solutions utilisables, mais chacun apporte avec sa spécialisation des éléments de réflexion essentiels pour savoir où va notre société et comment le vin peut y subsister. Ainsi selon Michel Maffesoli, professeur à la Sorbonne et directeur du Centre d’études sur l’actuel et le quotidien (Paris-V) ainsi que de nombreux historiens, sociologues et philosophes, nous sommes en train de vivre depuis la moitié du vingtième siècle un changement de cycle, un événement qui n’arrive que tous les deux ou trois cents ans. “Ce qui a caractérisé la Modernité c’est-à-dire le 18e, le 19e et jusqu’aux années cinquante du 20e siècle, c’est une ambiance essentiellement axée sur le travail, une conception mettant l’accent sur le progrès du monde, l’importance de la raison. On commence à se rendre compte car cela prend toujours un moment de passer d’un cycle à un autre, que prédomine aujourd’hui un air du temps plus axé sur le plaisir, l’hédonisme et ce qui est de l’ordre du présent. Si on prend une figure utilisée par les historiens, il y a un balancement entre des grandes valeurs attribuées à Apollon, le dieu de la lumière, de la clarté et du travail, et celles attribuées à Dionysos qui est le dieu de la fête, du vin et de la jouissance”. Cette perception d’une société plus hédoniste se retrouve également dans le livre de la psychologue Céline Simonnet-Toussaint « Le vin sur le divan » où elle constate une extension de la « culture jeune » à toutes les classes sociales et toutes les tranches d’âges. La « jeunesse » étant considérée comme une époque de la vie centrée sur les contacts sociaux, la recherche de la convivialité et des plaisirs qui y sont associés.
Le vin est indissociable de la parole Le vin peut-il s’inscrire dans cette tendance, devenir un des produits emblématiques de l’hédonisme ambiant. “Le vin est considéré comme une boisson familiale et, à ce titre, est rejeté à l’adolescence, note Céline Simonnet-Toussaint. Les jeunes adultes ont une bonne image du vin qu’il associe à la convivialité, mais se sentent prisonniers face à ses codes culturels et historiques. Par exemple, ils ne s’autorisent pas à boire un bon vin avec une simple pizza. De ce fait, je doute que la filière retrouve un jour les niveaux de consommation d’antan. Le point positif est qu’ils n’associent pas immédiatement le vin à l’alcool et à l’ivresse contrairement à d’autres boissons, mais à l’échange. Pour eux, le vin est indissociable de la parole. Il est aussi associé à une idée de transmission intergénérationnelle. Le noyau familial type a beau être de plus en plus éclaté, l’allongement de la durée de vie permet de nouer des liens avec les générations précédentes donc de renforcer le lien familial”. Pour Michel Maffesoli, cette notion de transmission fait partie des caractéristiques de l’ère nouvelle. “Auparavant, le savoir était avant tout rationnel et transmis par l’école. Je pense qu’il y a un retour de la fonction initiatique dans une démarche globale à la fois rationnelle et affectuelle. Il s’agit plus d’un apprentissage que l’on fait en voyant, en sentant, en touchant. Il s’effectue dans le cadre d’un groupe, la famille, le village, une communauté d’affinités… L’égoïsme et l’égocentrisme dont se délectent médias et hommes politiques est une tarte à la crème. Quand on observe concrètement ce qui est en train de se passer, on constate exactement le contraire avec le désir d’être en tribu, autre manière de dire la communauté. Il est intéressant d’ailleurs de voir comment ces formes de communautés reviennent et se retrouvent autour d’un produit que l’on partage car qu’est ce que la communauté, dans le fond, c’est le fait que l’on aime jouir mais pas isolément. « On ne boit pas en Suisse ». On aime boire avec d’autres ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas d’exemples de dégustation de plaisir solitaire. C’est pourquoi je crois que le vin pourrait prendre une place importante à l’avenir comme toutes les choses qui favorisent le plaisir du corps, le corps pris dans son sens complet avec un cerveau, un corps, des sens, du sensible”.
Vin de culture et vin de plaisirSi le vin semble légitimement répondre aux désirs latents de notre société, il reste à définir quel vin saura le mieux traduire ces attentes d’hédonisme et de communautarisme. Il n’est pas neutre de constater d’ailleurs que les deux types de vins qui se portent le mieux actuellement sont les vins rosés et les vins à bulles, des vins associés à une idée de fête, de légèreté, des vins où le poids de l’histoire et de la tradition ne freine pas les jeunes consommateurs. “Il y a dans le vin, en particulier en France, une conception très culturelle, constate Michel Maffesoli. Le bon vin, il faut le parler. Il s’inscrit dans la durée, dans le vieillissement en cave. Toute cette culture restera, mais il y a aussi place pour des vins du présent. Le rosé répond à cela. C’est un vin qui ne se garde pas, qui ne nécessite pas une culture spécifique, mais qui va favoriser la communion momentanée. On boit une bouteille de rosé en fonction du plaisir du moment, du soleil, de ce que j’appelle « L’instant éternel » c’est-à-dire non pas une éternité future comme on le voit dans les grands bordeaux, mais une éternité dans l’instant, dans le plaisir de boire ensemble”. Le vin de demain pourrait ainsi nécessiter un nouveau discours, un imaginaire adapté au changement de société sachant que l’innovation est un terme souvent mal compris. “On a longtemps pensé l’histoire comme une évolution permanente or je prétends que l’histoire emprunte une forme de spirale avec un retour permanent de l’ancien, un ancien revisité par la technologie car les choses ne reviennent pas à l’identique, mais le fond archaïque est toujours présent à commencer par le désir de produits de qualité”, juge Michel Maffesoli.
L’espace est l’essence du vin La qualité d’un vin est un processus considéré comme subjectif par Jacques Maby dans sa tentative de définition de l’identité du vin. “On sait que ce ne peut être le goût, tant il est variable au gré des terroirs, des cépages, des millésimes, ou même des capacités sensorielles du dégustateur. Il faut admettre que ce ne peut être le terroir seul, même s’il est décisif. En effet, un vin est rarement le produit d’un seul type de terroir et l’on sait que des terroirs semblables peuvent donner des vins différents. Il en va de même pour le cépage et pour les modalités techniques de production. La véritable permanence d’un vin, celle qui permet de le reconnaître dans son unicité, c’est son territoire. L’identité d’un vin est constituée par son lieu de production, qui à la fois l’authentifie, le singularise et rend compte de son être unique. Jamais on ne pourra faire le même vin ailleurs, certes on pourra l’imiter, le reproduire avec une extrême fidélité, mais jamais on ne pourra capturer l’identité de ce vin et la conférer à un autre, qui aurait été produit ailleurs. L’espace constitue assurément l’essence identitaire de tout produit de la terre”. Le discours sur le paysage du vin, paysage étant pris ici au sens large de géographie, histoire et culture prend alors tout son sens commercial tant pour les vins d’appellation que pour les vins de cépage qui même pour les vins du Nouveau Monde clament une origine. Le meilleur exemple en la matière est constitué par Yellow Tail, la marque de vins australiens qui fait fureur aux Etats-Unis et dont l’étiquette s’orne d’un kangourou coloré. Laissons Jacques Maby conclure. “Tous les intervenants de la filière vitivinicole qui ont saisi la puissance de la demande sociale en produits à forte identité, souhaitent que l’étude des paysages viticoles ne fasse pas l’impasse sur la question identitaire : comment les caractères du paysage interférent-ils avec ceux du produit, au point de lui construire une identité ? Nul doute que la profession viticole a beaucoup à espérer d’une étude de la fonction identificatrice des paysages. D’autant plus que nous quittions peu à peu une culture dominante fondée sur le discours pour une culture dominante fondée sur l’image. Désormais la vérité n’est plus de l’ordre du langage mais de l’ordre du visible”.
Bibliographie
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